Trappes-en-limousine...

Ainsi, comme on l'a souligné l'autre jour (voir plus bas), le blog satirique "Auffargis-Trappes-Auffargis-par-la-N10" a été fermé.

Kamal Benmarouf, blogueur trappiste et désormais socialiste, nous a informé qu'un lecteur a feint de s'indigner de "propos racistes" auprès de l'hébergeur Haut et Fort, lequel a immédiatement bloqué le contenu du site. Mais Kamal penche plutôt pour une intervention des amis du maire de Trappes, Guy Malandain. Pourquoi pas, après tout ? Peut-être ont-ils pris la mesure de la menace que faisait peser sur la majorité municipale ce petit écran humoristique ouvert à tous sur la toile. Nos fonctionnaires locaux de la révolution "prolétariste" ou ceux de la gauche socio-libérale (et néammoins néo-stalinienne) le savent bien : la dérision est bien l'arme la plus efficace contre leur sinistre ringardise ! Les dérives de leurs mesquines idéologies conservatrices du siècle dernier sont tellement tragiques qu'il vaut mieux en rire, et c'est précisément ce que nous proposait le défunt petit blog.

Le sécuritarisme patelin de notre trinité municipale (Guy, Jeanine, Jean-Yves) n'est pas si différent, en effet, de celui de Nicolas Sarkozy, si on fait abstraction des "éclats" et gesticulations médiatiques de ce dernier. Et le "résidentialisme" technocratique de notre gauche urbanisante rejoint les quotas obsessionnels du ministre de l'identité nationale Hortefeux, sur au moins un point : l'Autre est mon ennemi ! Nous sommes de plus en plus nombreux à Trappes à le penser, mais... malheur à celui qui le dit ou l'écrit !

Mais si ça se trouve, remarquez, on fait totalement fausse route...
Et si, en fait, la fermeture du fameux blog n'avait rien à voir avec les moqueries que le rédacteur dirigeait contre Malandain et sa première adjointe ? Et si l'auteur de la plainte auprès de Haut et Fort n'était autre que... le lobby automobilo-pétrolo-bétépiste ?
Regardons-y de plus près. Au-delà de la personne du maire et de sa politique, c'est tout un mode de vie qui était stigmatisé par le blog : celui de ces "rurbains éclairés" des années 70 qui ont cultivé ici, à Saint-Quentin en Yvelines, la version française d'une forme d'organisation de la société particulièrement destructrice de l'environnement et des liens sociaux. Bagnoles envahissant tout l'espace, autoroutes à usage quotidien pour aller s'acheter des clopes ou une baguette de pain, croissance urbaine sans limite mais incapable de loger le plus grand nombre, productivisme aveugle et dénué du moindre projet social : c'est l'absurdité de notre Ville Nouvelle des marchands de gazole et de bitume qui apparaissait, en filigrane, dans ces monologues d'un autocrate imaginaire, cynique et suffisant, au volant de sa berline. En corollaire, on pouvait aussi lire entre les lignes l'évocation de la confiscation du pouvoir par une poignée de technocrates déguisés en militants politiques, méprisant royalement les populations habitant leur terrain de jeux.
Les gardiens du temple du capitalisme bitumeux ont pu s'émouvoir de cette grave atteinte à l'Ordre Privé, et ils ont pu vouloir éliminer ce germe d'insurrection...

A propos de l'idéologie de la bagnole chère à nos élus qui habitent loin de chez nous, TL vous propose de (re)découvrir un texte dans lequel, en 1973, André Gorz* montrait Trappes du doigt comme prototype français d'une idéologie suicidaire, cité par Vélorution :
"...on n’est pas libre d’avoir une bagnole ou non parce que l’univers suburbain est agencé en fonction d’elle - et même, de plus en plus, l’univers urbain. C’est pourquoi la solution révolutionnaire idéale, qui consiste à supprimer la bagnole au profit de la bicyclette, du tramway, du bus et du taxi sans chauffeur, n’est même plus applicable dans les cités autoroutières comme Los Angeles, Detroit, Houston, Trappes ou même Bruxelles, modelées pour et par l’automobile."
Qu'est-ce qui a changé depuis ? Pas grand chose... André Gorz, dans ce texte d'une clairvoyance presque troublante, avançait quelques géniales prémonitions** : "Pour leurs déplacements quotidiens, ils [les citadins] disposeront d’une gamme complète de moyens de transport adaptés à une ville moyenne : bicyclettes municipales, trams ou trolleybus, taxis électriques sans chauffeur."
Qu'avons-nous fait, ici, de tout cela, nous ? Rien ! Mais ça n'est pas la faute des élus saint-quentinois, bien sûr. Quand il faut se gargariser à propos de la formidable "réussite économique" de l'agglomération, y'a du monde ! Mais si on évoque des problèmes, c'est la faute à l'Etat et au Conseil général de droite, voire à la Région qui est pourtant à gauche, elle... Non, pas une piste cyclable digne de ce nom, à Trappes. Pas de tram sur les emprises prévues pour des couloirs de bus jamais aménagés. Pas de véhicules non polluants pour les services municipaux. De nouvelles rues sans vie, des parkings, des lotissements rase-bitume dévoreurs d'un maximum d'espace pour un minimum de logements , et toujours moins de commerces de proximité. Mais un plateau urbain couvrira la N10 sur 300 mètres de long ! Ça, c'est pour la bonne conscience et les marchands de travaux publics. Mais tout de même, que les inconditionnels du déplacement automobile soient rassurés : le plateau permettra de circuler mieux et plus... en voiture !

Pourtant, les américains eux-même semblent en sortir (doucement...), de cette époque. On peut lire dans la presse récente ici ou des indices d'une évolution qui atteindra, n'en doutons pas, le cerveau de nos élus locaux préférés... avec 10 ou 15 années de retard !
Le 15 juillet 2008.
*Ce philosophe et journaliste compte parmi les fondateurs de l'écologie politique en France. Il était inspiré notamment par des penseurs tels qu'Ivan Illich, Marcuse, Theodor Adorno ou Jürgen Habermas. Rien à voir avec les auteurs de référence de la pensée profonde de nos édiles trappistes, qui s'appellent plutôt Martin Bouygues, André Citroën ou André Michelin...
A lire entre autres : sa dernière interview au Nouvel Obs, une bio synthétique.

** L'ancètre des Vélibs date de 1976  : avec les "Vélos Jaunes", la mairie de La Rochelle, souvent pionnière en la matière, propose 350 vélos en libre service gratuit pour une durée de deux heures.